Audit de pré-acquisition et abus de confiance : la consécration des informations immatérielles comme « biens » pénalement protégeables

Les opérations de fusion-acquisition reposent sur un paradoxe bien connu des praticiens :

pour envisager de racheter une entreprise, il faut en révéler les secrets… à un tiers qui, par

hypothèse, n’est pas encore engagé.

C’est tout l’enjeu des audits de pré-acquisition ou plus communément « due diligence ».

Il a pour objet de permettre à un investisseur potentiel d’accéder à des informations

hautement sensibles, tout en évitant que ces données ne soient utilisées contre les intérêts

de la cible ou de son groupe.

Ces informations peuvent être de nature financières, stratégiques, commerciales…

Jusqu’alors, ce risque était principalement appréhendé sous l’angle contractuel, à travers

les accords de confidentialité ou si l’on veut rester de l’univers « M&A » Non Dislocure

Agreement (NDA) ; mais également sous l’angle civil, par le biais de la responsabilité pour

rupture abusive des pourparlers ou concurrence déloyale.

L’intervention du juge pénal demeurait, en revanche, plus incertaine, notamment en raison

d’un obstacle conceptuel majeur :

Une information immatérielle peut-elle réellement constituer un “bien” susceptible de

détournement ?

C’est à cette interrogation que répond la décision rendue par la Cour de cassation, chambre

criminelle, le 25 juin 2025 (n° 21-83.384).

À travers une affaire mêlant audit interrompu, liquidation judiciaire et reprise d’actifs à bas

prix, la Haute juridiction opère un double mouvement particulièrement structurant. En

effet, elle consacre la possibilité de qualifier pénalement l’appropriation d’informations

confidentielles, en les érigeant au rang de biens protégés, mais aussi elle en encadre

strictement la répression, en subordonnant l’infraction à la caractérisation d’un véritable

détournement de finalité.

Une décision qui rebat les cartes de la sécurisation juridique des opérations de M&A.

Ainsi, la décision commentée invite, d’une part, à reconnaître la qualification pénale des

informations immatérielles en tant que biens susceptibles d’appropriation frauduleuse (I),

tout en rappelant, d’autre part, que la caractérisation de l’abus de confiance demeure

subordonnée à l’existence d’un détournement de finalité (II), ce qui caractère un risque

pénal réel et confère, enfin, aux accords de confidentialité (NDA) un rôle déterminant dans

la prévention et la structuration du risque pénal (III).

I. Une avancée de principe : l’information immatérielle, un « bien » au sens pénal

Aux termes de l’article 314-1 du Code pénal, l’abus de confiance suppose le détournement

d’un « bien » remis à titre précaire. Traditionnellement, cette notion renvoyait à des biens

corporels.

Or, dans cet arrêt, la Cour de cassation franchit un cap décisif en admettant que des

informations confidentielles transmises dans le cadre d’un audit de pré-acquisition

peuvent constituer un « bien » susceptible de détournement.Cette position s’inscrit dans une tendance jurisprudentielle déjà amorcée, mais ici

consolidée dans un contexte particulièrement sensible : celui des opérations de due

diligence.

En pratique, cela implique que les données financières, stratégiques ou commerciales,

communiquées dans un cadre contractuel strict (audit, NDA, pacte d’investissement),

peuvent désormais bénéficier d’une protection pénale autonome, indépendamment des

mécanismes classiques de responsabilité civile ou contractuelle.

II. Une infraction conditionnée : l’exigence déterminante du détournement de finalité

Si la Cour consacre la nature pénale des informations immatérielles, elle en encadre

strictement la répression.

Dans l’espèce, elle relève que les informations ont été remises dans le cadre d’un projet

d’acquisition, utilisées ultérieurement pour une opération d’acquisition, bien que dans

un contexte différent (liquidation judiciaire) et aucune utilisation étrangère à la finalité

initiale n’est caractérisée.

Dès lors, la Cour en déduit l’absence de détournement, élément constitutif essentiel de

l’abus de confiance.

Autrement dit ce n’est pas l’usage opportuniste ou économiquement avantageux de

l’information qui est sanctionné, mais son usage contraire à la finalité pour laquelle elle

a été remise.

Cette distinction est fondamentale.

III. Portée pratique : vers une pénalisation accrue des pratiques d’audit ?

Cet arrêt appelle plusieurs observations pratiques pour les acteurs du M&A notamment un

un risque pénal désormais réel d’une part, et un rôle renforcé des NDA d’autre part.

Les candidats acquéreurs doivent intégrer que l’exploitation d’informations issues d’un audit

peut engager leur responsabilité pénale, notamment si ces informations sont réutilisées hors

du cadre convenu. D’où le rôle renforcé des clauses de confidentialité.

A ce titre, l’un des apports les plus concrets de cet arrêt réside dans la revalorisation des

accords de confidentialité (NDA), qui ne sont plus de simples instruments contractuels,

mais deviennent de véritables outils de gestion du risque pénal.

Les NDA peuvent dès lors être perçus comme instrument de définition de la « finalité » de

l’information.

En effet, l’arrêt met en lumière un critère déterminant : la conformité de l’usage de

l’information à la finalité pour laquelle elle a été communiquée.

Or, cette finalité, loin d’être abstraite, elle est, en pratique, définie par les parties elles-

mêmes, au premier rang desquelles le NDA.

Ainsi, un NDA bien rédigé permet de circonscrire précisément l’objet de la communication

(ex : évaluation en vue d’une acquisition déterminée), limiter les usages autorisés des

informations et exclure toute réutilisation dans des contextes différents (ex : reprise d’actifs

en liquidation, concurrence directe, négociations parallèles).

En ce sens, le NDA devient une boussole juridique en cela qu’il permettra, le cas échéant,

de démontrer qu’un usage ultérieur constitue un détournement.D’un point de vue pratique, l’intérêt du NDA dépasse désormais le simple cadre indemnitaire.

En effet en cas de violation, il ne sert plus uniquement à fonder une action en dommages-

intérêts, il peut constituer un élément clé de qualification pénale, en matérialisant la

remise « à titre précaire et dans un but déterminé » exigée par l’abus de confiance.

Autrement dit plus le NDA est précis et restrictif, plus il augmente la probabilité de

caractériser un détournement pénal en cas d’usage déviant de l’information.

À l’inverse un NDA flou ou trop général fragilise la démonstration du détournement et,

comme dans l’espèce en question, peut conduire à exclure toute infraction.

À la lumière de cette décision, les praticiens ont tout intérêt à renforcer la rédaction des

NDA, notamment en intégrant des clauses de finalité strictement définies et limitatives ,

des interdictions expresses de réutilisation dans certains contextes (procédures collectives,

acquisitions opportunistes, etc.), des clauses de traçabilité et de restitution/destruction des

informations, voire des clauses pénales contractuelles, en complément du risque pénal.

L’objectif est clair. Préconstituer la preuve d’un éventuel détournement, en cas de

contentieux ultérieur.

En définitive, l’arrêt du 25 juin 2025 marque une évolution majeure. Il pénalise

potentiellement les dérives informationnelles dans les opérations d’audit tout en laissant

aux acteurs économiques une marge de manœuvre, à condition de respecter la finalité

initiale.

Mais surtout, il consacre pour les praticiens une idée essentielle de sécurité des opérations

de M&A ne repose plus seulement sur la confiance… mais sur la précision des engagements de confidentialité.

Zakariya TANDIAN, Master II DJCE, UAHB

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